Les-déambulations-de-Virgile

Voilà un roman court, 130 pages. Une fable moderne qui raconte les pérégrinations de Virgile, autour de la mer Méditerranée. Une histoire loufoque, philosophico-foutraque rythmée qui évoque les dangers communs aux humains  et aux chéloniens.

Mais Virgile n’est pas celui qu’on croit, comme le montrent les extraits du  premier chapitre qu’on vous donne à lire.

La suite est disponible sur Amazon sous forme papier ou Kindle.

Les déambulations de Virgile

1. Virgile

« Tu vois, Martha, certains soirs, comme celui-ci, je me dis que si j’avais le choix, j’aimerais me réincarner en tortue, dans une maison comme celle-là, et dans un jardin comme le nôtre. »

L’épouse en était restée bouche bée……

Le soleil rasant sur les vignes en escalier, une lumière rougeoyante inondait le vallon. Dehors, les chênes verts et les chênes-lièges attrapaient une teinte pourpre. La journée avait été chaude et la nuit se promettait d’être fraîche. À 18 heures, l’air était idéalement doux. Très haut dans le ciel la tramontane soufflait, et les flammèches des stratus annonçaient les premiers frimas. Des martinets, minuscules points bleus, fichés dans le vide, attrapaient les derniers insectes de leur journée. Signe de haute pression et de beau temps. Les tortues de la famille Terassous, dans leur enclos se cachaient sous l’humus et sous les feuilles que le vent avait déposées là, au petit bonheur la chance. Virgile avait préparé la flambée, bu quelques gorgées du vin rouge qu’il avait débouché à midi. Puis il avait allumé le feu dans le Godin qui réchauffait depuis trente ans la maisonnée. Mme Terassous n’avait pipé mot, elle avait continué son ouvrage. Elle épluchait les coings et elle allait préparer sa pâte de fruit, qu’elle offrirait aux voisins.

Elle n’en revenait toujours pas, appuyant sur le manche du grand couteau pour sectionner les fruits dont la chair dense résistait. Les couper en deux, c’était toujours un rude labeur. La lame dérapa sur la peau duveteuse d’un coing dont la pulpe refusait le tranchant du couteau. Elle appuya de tout son poids, ses bras tendus au-dessus du plan de travail. La lame ripa. Son pouce gauche avait échappé de peu à une coupure très profonde et grave. Elle était interloquée par la déclaration de son mari, et par conséquent distraite. Elle ne connaissait pas à son homme de telles préoccupations métaphysiques. Il ne lui avait pas dit cela en souriant, ça n’avait pas été une blague. Non, il avait parlé avec sérieux. Elle s’essuya les mains sur son tablier et se rapprocha de lui, passant ses doigts écartés dans la tignasse blanche ébouriffée. Elle ne savait quoi répondre, alors elle l’embrassa doucement sur la joue et retourna à son travail.

…/…

…/….

C’est là, dans ce jardin du sud de la France, que Virgile abritait depuis des années une dizaine de tortues. Un grand parc leur était consacré. Recouvrant plus de la moitié du jardin, planté d’arbousiers et d’un mûrier, elles s’y reproduisaient librement. Et l’instituteur avait offert nombre de petites tortues à des collègues et à ses élèves, protégeant de fait l’espèce d’une disparition complète dans les garrigues à l’entour. Chez lui, les bestioles étaient nourries de quelques salades et autres pissenlits et protégées des rats par deux chats joueurs et ventripotents qui avaient été éduqués et tancés suffisamment pour qu’ils laissent les tortues tranquilles. Les corbeaux, d’habitude intrépides et provocateurs, se méfiaient des deux félins et ne se risquaient pas trop près des bienheureuses Hermann. À la mauvaise saison, Virgile mettait ses protégées au garage, dans une grande caisse paillée, pour hiberner. Dès que les beaux jours arrivaient, entre juin et septembre au plus tard, Virgile pistait les œufs pondus et les rangeait dans un incubateur. Il possédait en toute illégalité sept femelles. Et l’instituteur en lui prenait un plaisir infini à regarder éclore une petite tortue hors de son œuf, spectacle rare et magique, leçon de chose parfaite, pour laquelle il fallait beaucoup de patience et un rien de chance. La coquille d’abord se fissurait. Le mystère restait entier, qu’allait-il se passer, qui allait surgir ? Une patte aux griffes molles, une patounette toute petite, à peine un appendice qui en sortait, puis une deuxième, alors la coque se brisait en deux et l’animalcule s’extirpait dans une reptation incommode et aléatoire. Virgile pouvait y passer des heures et en sortait conforté. L’humanité avait un avenir. Et vraiment, pensait le vieil homme, se retrouver tortue dans un tel jardin, ce serait tout aussi bien que de vivre au Paradis. Douceur de vivre et pérennité, lit et couvert assurés par tout temps, assurément, la vie dans de telle condition serait un long fleuve tranquille…..

…/…

Son verre à la main, Virgile était songeur. L’idée d’une vie allant de la poussière à la vie, de l’atome à la chair animale en passant de façon cyclique par la cellule le séduisait. Virgile avait toujours su, dans la mesure du possible, prévoir l’avenir, il pesait toujours le pour et le contre, et il aurait bien aimé avoir un zeste de vie éternelle pour une dose de réincarnation.

…/….

Et puis, parce que Virgile Terassous était un homme logique, quelques jours après ces préparatifs, il mourut dans son sommeil calmement et sereinement, comme le font les gens chanceux. Martha était effondrée bien sûr, mais ses deux enfants ainsi que la population entière du village firent corps et l’entourèrent de leur amitié.

À l’heure de la cérémonie religieuse, toutes les maisons se vidèrent et tous convergèrent vers la petite chapelle de Notre-Dame-du-Remède. Il y avait foule et la petite bâtisse de style roman ne put accueillir tout le monde. On patienta dehors. Puis on suivit le cercueil et bientôt le corbillard. Il fallait aller au crématorium distant de 12 kilomètres. Les voitures s’y dirigèrent en grand nombre. Le village était désert. Il était 11 h 30.

Martha et sa fille avaient, de bon matin, préparé une collation dans le jardin de la propriété. Trois tables étaient dressées entre le cèdre au nord, la haie d’arbousiers à l’est, les rosiers à l’ouest et l’enclos des tortues au sud. La crémation dura quarante minutes ; vers 12 h 30, le maître de cérémonie remit à Martha une urne assez vilaine, une céramique lourde avec des motifs bleu myosotis, fades et tristes. Martha et ses deux enfants ne savaient quoi se dire ni comment tenir l’objet. La tristesse du moment les terrassait.

Les immatriculations des voitures soulignaient les provenances variées des amis de M. Terassous : il en était arrivé de tout le département, des académies proches et de la France entière. En file, tout ce monde s’ébranla vers le village. Il y avait même des collègues du ministère de l’Éducation descendus de Paris. Tout le monde se suivit pour partager un verre de vin en l’honneur de Virgile. On était le troisième mardi du mois de mai 2002.

Garer 124 voitures dans le petit village fut une gageure. Les trottoirs étaient envahis, tout au long de la rue du Canigou, où habitaient les Terassous. Le cortège de bagnoles ne laissait qu’une étroite file dans laquelle la petite voiture rouge de Martha se faufila. Des amis, des parents, les voisins, le maire et monsieur le curé, tout le monde attendait devant le portail dans la rue, faisant une sorte de double haie d’honneur entre les rangs de laquelle Martha dût  se glisser. Mme Terassous sortit de son auto soutenue par son fils Xavier et sa propre sœur. Venaient derrière sa fille et monsieur le maire. La veuve était un peu plus voûtée que la veille mais elle faisait face avec dignité, et elle sortit de son grand sac à main les clés du portail, de grosses clés en fer, forgées à la main, qui n’avaient pas été refaites depuis leur fabrication en 1912. Son fils Xavier était en charge de l’urne embarrassé par son volume et accablé par son poids. Un objet froid qui pourtant le brûlait. Un vase stupide qui représentait une masse insupportable, de loin supérieure à la  réalité.

…/….

Martha ouvrit le portail en grand et pénétra dans son jardin. Devant les trois tables, au centre géométrique du jardin qui était grand, il y avait une tortue.

Martha la vit et elle s’avança, sans arrière-pensée. Puis, se baissant, elle la prit dans ses mains. Naturellement, comme si l’animal lui était connu. Tout d’abord, elle crut que c’était une évadée de leur enclos. Mais la bête qu’elle tenait était différente, elle ne reconnut aucune de ses pensionnaires, et manifestement ce n’était pas une Hermann. Soudain, Martha eut une vision et elle entendit de nouveau son mari lui dire :

« Ce que j’aimerais, ce serait de me réincarner en tortue dans une maison comme celle-là. »

Il le lui avait dit et elle entendait sa voix le lui répéter. Elle avait en tête la sonorité, le timbre exact de cette voix familière ; son intonation calme et apaisée. Et, tout à coup, elle s’écria en regardant le chélonien qu’elle tenait de ses deux mains juste devant son visage :

— Virgile ! C’est Virgile !

Mme Terassous avait crié le nom en insistant de façon quasi hystérique sur les deux i. Sa voix stridulait. C’était un hurlement avec de la crainte, un peu ; et du doute aussi, beaucoup. Mais surtout c’était un chant d’excitation et d’espoir.

Les petits yeux étincelants, noirs et brillants sur lesquels l’éclat d’un petit faisceau lumineux donnait un aspect rare et curieux. Les globes ronds et  humides de l’animal fixaient Martha sans ciller, la tortue attentive dodelina de la tête qu’elle avait tendue hors de sa carapace et la commissure des lèvres eut un mouvement que tout observateur de bonne foi aurait qualifié de sourire. C’était léger, discret, mais ce rictus esquissé était à n’en pas douter un signe.

Martha montra aux personnes qui l’entouraient la précieuse découverte posée sur ses paumes ouvertes. Puis elle tendit la carapace à sa fille. Nieves avait beaucoup pris du caractère de son père, elle avait une approche pragmatique et elle observa la tortue sans rien dire. La carapace était moins colorée, plus mouchetée et striée de brun que parcourue de grosses taches noires. En cela très différente de celle de ses Hermann et le plastron beaucoup plus clair, à peine tacheté. Deux petites griffes au niveau des pattes postérieures au niveau du jarret : c’était évident, cette tortue n’était pas d’ici. La queue était longue et dépassait l’écaille caudale, le ventre concave, c’était un mâle. Et ce qui troubla le plus Nieves, c’était la marque blanche apposée sur le rostre, effacée mais visible : VI.

Martha vit cette inscription en même temps que sa fille et la pointant du doigt s’écria :

— Tu vois c’est bien Virgile, c’est écrit dessus ! Un v et un i, c’est lui ! C’est mon Virgiiiile…Et elle reprit la tortue des mains de Nieves, lui gratouillant les écailles pelviennes, puis le cou, zones érogènes de ces reptiles imprégnés de l’amitié des hommes. La tortue était en bonne santé, pesante, dense, ce n’était pas un de ces animaux errants et mal nourris, proche de l’inanition. Non, c’était un beau mâle, déjà âgé, et vigoureux. Martha prit bientôt l’assistance à témoin :

– Regardez, regardez Virgile ! cria-t-elle à la cantonade.

Les voisins étaient atterrés. La famille mit la déclaration sur le coup de l’émotion. Martha prenait les devants :

— Vous allez me prendre pour une folle, mais mon mari me l’avait dit : « Je veux me réincarner en tortue ». Ça ne peut être que lui ! Vous êtes bien témoins que lorsque nous sommes partis à l’église il n’y avait rien dans le jardin.

Elle regardait les visages dubitatifs des invités. Passant de l’un à l’autre sans réussir à provoquer l’adhésion de ses hôtes.

Pour faire diversion, Nieves et Xavier commencèrent à servir les boissons, le vin rouge ou blanc et le muscat bien entendu. Xavier avait, lui, hérité du physique paternel. Il était assez grand et massif, sans avoir pris la capillarité de Virgile : le fils était presque complètement dégarni. Il avait comme son père une science innée de la relation aux autres. Il pouvait dire un mot de sympathie à chacun, poser une question intelligente sur la famille ou sur le devenir des enfants. Il joua donc ce rôle social qui, ce jour-là, lui fut douloureux : le rôle du maître de maison.

Les saillies de Martha avaient troublé les invités. Par petits groupes autour d’un bon verre, on jasait. Il y avait les tenants de la fatigue et de l’émotion. Et ceux qui étaient dubitatifs. Un professeur du lycée commentait à voix basse les extravagances de leur hôtesse, tandis qu’une amie d’enfance suggérait que la transmutation était une notion ancienne que bien des penseurs avaient considérée avec intérêt. Les groupes bruissaient, fermés sur leurs messes basses. Cela dit, le vin était bon. Et les bouteilles généreusement réparties sur les tables. La métempsycose est plus abordable avec un godet bien rempli. Avec le temps, les verres se vidaient et l’incrédulité diminuait. L’alcoolémie sanguine atteignant un niveau confortable, les gens commencèrent à voir l’événement sous un angle nouveau, presque bienveillant. Soudain, un cousin qui avait un peu mieux goûté le vin primeur demanda :

– Fais voir Virgile !

On lui tendit la tortue qui gigotait les pattes en l’air et la tête tendue tout droit hors de sa coquille1.

À partir de là, le taux d’acceptation de l’hypothèse incroyable grimpa en flèche, tant il est vrai que nommer une chose, c’est l’accepter. Il s’agissait simplement d’un cas rare, mais finalement possible de réincarnation.

Xavier, le frère et fils, était policier dans la grande ville, non loin de là. Il doutait. Un mauvais plaisant était-il rentré et avait-il déposé cet animal ? Et puis ce VI pouvait aussi bien être en chiffre romain, un numéro 6, et non comme Martha l’avait postulé d’emblée le v et le i du début de Virgile. La tortue aurait pu fort bien être un individu échappé d’un jardin voisin, où il lui aurait été attribué un numéro, une tortue anonyme, issue d’une cohorte. Quoi qu’il en soit, en ce jour de deuil, il n’était pas question de blesser ou d’humilier Martha qui se tenait tout émue au-dessus de l’animal. Son cri avait déclenché une quinte de toux. Cela faisait plusieurs mois que Mme Terassous manifestait de tels signes. Elle n’avait jamais eu l’idée de consulter pour cela, elle s’y était plus ou moins habituée. Elle se concoctait des tisanes qui la calmaient plus ou moins, et elle faisait avec ses douleurs.

La tortue avait vraiment un comportement particulier. Un animal sauvage apeuré aurait fait le dos rond, rentré sa tête et ses pattes pour se protéger de l’inconnu. Mais celle-ci, ou plutôt celui-ci, semblait familière. Il tendait le cou et regardait à l’entour avec confiance, et il déambulait avec joie, comportement qui, transcrit dans celui des humains, aurait correspondu à ce qu’on aurait pu attendre de Virgile le premier adjoint, directeur d’école et père de deux enfants. Un individu ouvert et sympathique, le portrait craché de Virgile.

Le curé qui avait donné la messe pour le défunt Virgile humain était bien évidemment présent au vin d’honneur. Il fut pris à partie par la famille.

— Padre, pensez-vous que ce soit possible ? Mon mari a-t-il pu revenir sous la forme d’une tortue ?

Le Padre Pitufo était un homme de terrain, de conscience certes mais aussi pragmatique et concret. On l’avait interrogé sur tous les sujets possibles et imaginables et lui-même se questionnait sans arrêt sur le sens des choses. Mais cette question le prit au dépourvu, et le laissa sans voix. Pas plus qu’un autre, il ne voulait contredire Martha en ce jour de funérailles. Et puis l’espoir qui naissait de cette interrogation ne lui semblait ni méchant, ni diabolique. L’Église avait beaucoup parié sur les miracles et il s’était pas mal et de tout temps interrogé sur les mystères de la foi, et sur toutes les aventures « incroyables » des saints. Il répondit donc en soulevant les épaules, et en levant les mains au ciel, la paume tournée vers l’azur, ce qui chez lui signifiait un doute abyssal :

— C’est possible Martha, c’est possible.

Ce faisant, il regarda Nieves dans les yeux, longuement, avec douceur et humanité, puis son attention se porta sur Xavier.

Vers 16 heures, au moment de se séparer, les convives évoquaient le disparu à proportion de sa réincarnation, et le prénom de Virgile habitait désormais une boîte cornée mue par quatre pattes rétractables et une tête escamotable.

Cache-à-l’eau,et-autre-fish

Il semblerait que les Poissons aient reçu un déluge et qu’ils ruisselassent!

il apparait également qu’ils se soient mis facessieusement aux raie-bus…

Le-manifeste-des-poissons

  • Voici le manifeste des poissons ouvertement en rupture de ban.

  • Peut-être moins révolutionnaire que le manifeste du Parti communiste qui renversa les Sars. Mais c’était en d autres Lieus.
  • Des revendications qui montrent un nihilisme tribal exprimé sur un thon véhément.
  • Il fallait le craindre voilà l’escalade verbale qu’aucun groupe n’avait osée depuis des décennies.
  • selon des milieux bien informés, ce serait un avertissement au Président Maquereau