Les-déambulations-de-Virgile

Voilà un roman court, 130 pages. Une fable moderne qui raconte les pérégrinations de Virgile, autour de la mer Méditerranée. Une histoire loufoque, philosophico-foutraque rythmée qui évoque les dangers communs aux humains  et aux chéloniens.

Mais Virgile n’est pas celui qu’on croit, comme le montre le premier chapitre qu’on vous donne à lire.

La suite est disponible sur Amazon sous forme papier ou Kindle.

Les déambulations de Virgile

1. Virgile

« Tu vois, Martha, certains soirs, comme celui-ci, je me dis que si j’avais le choix, j’aimerais me réincarner en tortue, dans une maison comme celle-là, et dans un jardin comme le nôtre. »

L’épouse en était restée bouche bée.

Le soleil rasant sur les vignes en escalier, une lumière rougeoyante inondait le vallon. Dehors, les chênes verts et les chênes-lièges attrapaient une teinte pourpre. La journée avait été chaude et la nuit se promettait d’être fraîche. À 18 heures, l’air était idéalement doux. Très haut dans le ciel la tramontane soufflait, et les flammèches des stratus annonçaient les premiers frimas. Des martinets, minuscules points bleus, fichés dans le vide, attrapaient les derniers insectes de leur journée. Signe de haute pression et de beau temps. Les tortues de la famille Terassous, dans leur enclos se cachaient sous l’humus et sous les feuilles que le vent avait déposées là, au petit bonheur la chance. Virgile avait préparé la flambée, bu quelques gorgées du vin rouge qu’il avait débouché à midi. Puis il avait allumé le feu dans le Godin qui réchauffait depuis trente ans la maisonnée. Mme Terassous n’avait pipé mot, elle avait continué son ouvrage. Elle épluchait les coings et elle allait préparer sa pâte de fruit, qu’elle offrirait aux voisins.

Elle n’en revenait toujours pas, appuyant sur le manche du grand couteau pour sectionner les fruits dont la chair dense résistait. Les couper en deux, c’était toujours un rude labeur. La lame dérapa sur la peau duveteuse d’un coing dont la pulpe refusait le tranchant du couteau. Elle appuya de tout son poids, ses bras tendus au-dessus du plan de travail. La lame ripa. Son pouce gauche avait échappé de peu à une coupure très profonde et grave. Elle était interloquée par la déclaration de son mari, et par conséquent distraite. Elle ne connaissait pas à son homme de telles préoccupations métaphysiques. Il ne lui avait pas dit cela en souriant, ça n’avait pas été une blague. Non, il avait parlé avec sérieux. Elle s’essuya les mains sur son tablier et se rapprocha de lui, passant ses doigts écartés dans la tignasse blanche ébouriffée. Elle ne savait quoi répondre, alors elle l’embrassa doucement sur la joue et retourna à son travail.

Virgile aurait bien allumé une pipe mais son médecin le lui avait rigoureusement interdit. Virgile avait 88 ans, et son cœur lui jouait des tours. Il laissait derrière lui une vie bien remplie et très peu de regret. Premier adjoint du village pendant trente-quatre ans, directeur de l’école, Virgile avait élevé deux enfants. Qui eux-mêmes avaient bien réussi dans la vie.

Virgile songeait à tout cela en sirotant son vin. Un Collioure dont la robe sombre annonçait ses 15 degrés, un vin puissant et aromatique, rappelant les fruits rouges, et qui laissait un arrière-goût de pruneau, de miel et de datte. Un pinard qui donnait à penser autant qu’à goûter. Il n’avait pas dit à Martha, sa femme devant Dieu, à quel point le Dr Merno était inquiet. Ce n’était pas nécessaire et cela l’aurait beaucoup trop tourmentée.

Et puis à quoi bon, à son âge on n’allait pas lui mettre un cœur neuf, les remèdes suffiraient peut-être. Virgile avait été blessé en 44 alors qu’il n’avait que 14 ans, stupide blessure à la jambe droite. Un accident avec un camion qui l’avait laissé un peu boiteux. Il avait, depuis, gardé des relations distantes avec la médecine. La fracture mal réparée l’avait toujours gêné et depuis lors, l’avait éloigné des préoccupations des autres gamins. Rugby, travaux physiques de force, les travaux agricoles, ou même la danse lors des bals des 14 juillet de sa jeunesse, ça n’avait pas été pour lui ; trop douloureux, trop inconfortable et finalement un peu ridicule.

En revanche Virgile Terassous avait eu son certificat d’études brillamment, il avait intégré l’école normale, et il avait enseigné, il n’avait pas 20 ans qu’il était déjà en charge d’une classe. Son poste lui avait permis plus tard de s’inscrire au syndicat des enseignants, travail qui l’amena à voyager dans la France entière pour défendre ses collègues, suivre l’évolution du métier, l’organisation du temps de travail, la protection des avantages acquis, un métier qui stimula sa curiosité. Et son envie d’aller plus loin. Virgile et Martha avaient, au long des années, bourlingué un peu partout pendant leurs confortables intermèdes estivaux. Amérique du Sud, Asie et quelques morceaux d’Afrique, ils avaient des amis qui enseignaient de par le monde pour le ministère ou pour les différentes alliances françaises et ils étaient allés voir sur place pour s’assurer, finalement, qu’ils ne se trouvaient pas si mal dans leur vallée.

C’est donc après une mûre réflexion qu’il avait déclaré espérer se réincarner « Ici ». Virgile avait hérité d’une vieille sagesse paysanne bien partagée dans son petit pays. Ménager chèvre et chou : il l’avait toujours fait. En tant qu’élu et  syndicaliste, il avait toujours su écouter toutes les parties. Il avait été un homme réfléchi. Un type posé, un peu plan-plan, d’aucun l’auraient même  dit ennuyeux, mais c’était une apparence. Virgile avait l’ironie chevillée au corps et le jeu de mot au bord des lèvres et des anciens il avait gardé  cette habitude prudente de repartir tous ses œufs dans des paniers différents : c’était une vieille coutume .

M. Terassous voyait l’éternité d’un bon œil, il n’était pas contre l’idée d’un temps indéfiniment long, même si c’était un concept quand même un peu vague. Naturellement modeste,  il n’était pas certain non plus de saisir tous les contours de l’idée. Virgile ne se piquait pas d’avoir un avis sur tout et il  avait la morale tranquille, il ne se prétendait  pas vraiment exemplaire, et ne cherchait pas à l’être. Il avait mené sa vie au mieux et il avait donné quelques coups de canif dans différents contrats. Martha, par exemple, il ne l’avait pas trompée trompée, on ne pourrait pas trop dire, mais au cours de quelques missions il avait eu des aventures – deux ou trois, quatre au plus – avec quelques collègues sympathiques. Rencontres fugaces. Histoires sans lendemain qui n’avaient pas eu de conséquence. Rien de dramatique, qui lui aurait valu l’enfer, mais il n’était quand même pas un saint. Son parcours ne le propulserait pas forcément tout droit au paradis. Par conséquent, le problème du purgatoire se posait…

Virgile n’avait jamais rompu complètement avec la religion, il s’en était tout simplement un peu écarté, et il avait eu tendance, peu à peu, à miser sur la réincarnation. Une idée bouddhiste, pour laquelle la mise de fonds était bon marché. Ils avaient l’air plus cool, les bouddhistes. Il les avait vus lors de leur premier voyage en Inde, et plus tard lors de différents séjours en Thaïlande. Le Siddhartha d’Hermann Hesse l’avait enthousiasmé. Il avait trouvé cette philosophie accueillante et les gens gentils. Il ne les prenait pas pour des anges non plus, il savait que des heurts violents avaient lieu dans différentes zones en Birmanie ou au nord de la Thaïlande. Mais globalement, ses souvenirs de voyage lui permettaient d’envisager l’idée de la crémation avec sérénité.

Son « Ici », était une petite vallée habillée de vignobles. Ceinturée pas des chênes et des châtaigniers. Des cyprès et, le long des routes, des platanes qui ombrageaient généreusement le promeneur. Ici, c’était une terre aride et calcaire rocailleuse et colorée mais surtout, une terre accueillante. Un petit territoire où serpentait une rivière qui passait selon la saison, de la colère orageuse à la douceur languissante. Un de ces endroits rares où on arrive en sachant qu’il était le but inconnu et pourtant le terme du voyage.

La « maison comme celle-là », était une petite bâtisse toute simple, identique aux autres dans le village dont les murs avaient été levés avec les pierres empruntées au lit de la rivière. Et des briques cuites au village. Petite mais bien couverte en tuile rouge et idéalement isolée. Une maison charmante qui avait connu des agrandissements successifs qui l’avait modelée aux besoins de la famille et qui la rendaient un peu différente. Elle avait abrité les études des uns, les mots croisés des autres et les lectures de tous avec simplicité et discrétion. Elle donnait de plain-pied sur la terrasse isolée du soleil par une glycine ancestrale. Pays des symphonies de verts et biotope d’une race de tortues endémiques, les Hermann, qui avaient presque totalement disparu à l’état naturel et qui ne persistaient que dans les jardins des villageois, au nez et à la barbe des gardes, cerbères vigilants, de l’office national de la chasse.

C’est là, dans ce jardin du sud de la France, que Virgile abritait depuis des années une dizaine de tortues. Un grand parc leur était consacré. Recouvrant plus de la moitié du jardin, planté d’arbousiers et d’un mûrier, elles s’y reproduisaient librement. Et l’instituteur avait offert nombre de petites tortues à des collègues et à ses élèves, protégeant de fait l’espèce d’une disparition complète dans les garrigues à l’entour. Chez lui, les bestioles étaient nourries de quelques salades et autres pissenlits et protégées des rats par deux chats joueurs et ventripotents qui avaient été éduqués et tancés suffisamment pour qu’ils laissent les tortues tranquilles. Les corbeaux, d’habitude intrépides et provocateurs, se méfiaient des deux félins et ne se risquaient pas trop près des bienheureuses Hermann. À la mauvaise saison, Virgile mettait ses protégées au garage, dans une grande caisse paillée, pour hiberner. Dès que les beaux jours arrivaient, entre juin et septembre au plus tard, Virgile pistait les œufs pondus et les rangeait dans un incubateur. Il possédait en toute illégalité sept femelles. Et l’instituteur en lui prenait un plaisir infini à regarder éclore une petite tortue hors de son œuf, spectacle rare et magique, leçon de chose parfaite, pour laquelle il fallait beaucoup de patience et un rien de chance. La coquille d’abord se fissurait. Le mystère restait entier, qu’allait-il se passer, qui allait surgir ? Une patte aux griffes molles, une patounette toute petite, à peine un appendice qui en sortait, puis une deuxième, alors la coque se brisait en deux et l’animalcule s’extirpait dans une reptation incommode et aléatoire. Virgile pouvait y passer des heures et en sortait conforté. L’humanité avait un avenir. Et vraiment, pensait le vieil homme, se retrouver tortue dans un tel jardin, ce serait tout aussi bien que de vivre au Paradis. Douceur de vivre et pérennité, lit et couvert assurés par tout temps, assurément, la vie dans de telle condition serait un long fleuve tranquille.

Virgile n’était pas un catholique très assidu, ni très rigide. Il fréquentait la messe par nécessité électorale principalement, aux moments de sa vie publique qui avaient été  stratégiques, imposés par les scrutins dans lesquels  il s’était investi. Depuis le diagnostic du Dr Merno, l’appât d’une vie éternelle l’avait interpellé. Il s’était un peu rapproché des idées du curé, mais il avait du mal avec les ors et les ouailles. Par moments, il aurait eu tendance à pencher pour les huguenots et leur austérité, mais il était casanier et il n’y avait qu’une église au village. Il considérait quand même l’ostentation et les démonstrations excessives de religiosité comme des obstacles, des fautes de goût.

Son verre à la main, Virgile était songeur. L’idée d’une vie allant de la poussière à la vie, de l’atome à la chair animale en passant de façon cyclique par la cellule le séduisait. Virgile avait toujours su, dans la mesure du possible, prévoir l’avenir, il pesait toujours le pour et le contre, et il aurait bien aimé avoir un zeste de vie éternelle pour une dose de réincarnation.

Son testament était raisonnable et protecteur pour Martha sans nuire à ses enfants. Il en avait écrit deux auparavant, qu’il avait déchirés. Le dernier, il l’avait daté, signé et porté à l’office notarial. Il avait dû se forcer pour ne pas se fâcher chez ce notaire qui voulait le faire revenir sur certains paragraphes. Ils se connaissaient bien pour s’être souvent opposés l’un à l’autre lors des élections municipales des trente dernières années. Encore une fois, le notable avait essayé de lui imposer ses vues, ça l’avait agacé. Il était parvenu comme à son habitude à un bon compromis : pour de ne vexer aucun des cultes qu’il affectionnait il y aurait une messe et il serait incinéré.

Et puis, parce que Virgile Terassous était un homme logique, quelques jours après ces préparatifs, il mourut dans son sommeil calmement et sereinement, comme le font les gens chanceux. Martha était effondrée bien sûr, mais ses deux enfants ainsi que la population entière du village firent corps et l’entourèrent de leur amitié.

À l’heure de la cérémonie religieuse, toutes les maisons se vidèrent et tous convergèrent vers la petite chapelle de Notre-Dame-du-Remède. Il y avait foule et la petite bâtisse de style roman ne put accueillir tout le monde. On patienta dehors. Puis on suivit le cercueil et bientôt le corbillard. Il fallait aller au crématorium distant de 12 kilomètres. Les voitures s’y dirigèrent en grand nombre. Le village était désert. Il était 11 h 30.

Martha et sa fille avaient, de bon matin, préparé une collation dans le jardin de la propriété. Trois tables étaient dressées entre le cèdre au nord, la haie d’arbousiers à l’est, les rosiers à l’ouest et l’enclos des tortues au sud. La crémation dura quarante minutes ; vers 12 h 30, le maître de cérémonie remit à Martha une urne assez vilaine, une céramique lourde avec des motifs bleu myosotis, fades et tristes. Martha et ses deux enfants ne savaient quoi se dire ni comment tenir l’objet. La tristesse du moment les terrassait.

Les immatriculations des voitures soulignaient les provenances variées des amis de M. Terassous : il en était arrivé de tout le département, des académies proches et de la France entière. En file, tout ce monde s’ébranla vers le village. Il y avait même des collègues du ministère de l’Éducation descendus de Paris. Tout le monde se suivit pour partager un verre de vin en l’honneur de Virgile. On était le troisième mardi du mois de mai 2002.

Garer 124 voitures dans le petit village fut une gageure. Les trottoirs étaient envahis, tout au long de la rue du Canigou, où habitaient les Terassous. Le cortège de bagnoles ne laissait qu’une étroite file dans laquelle la petite voiture rouge de Martha se faufila. Des amis, des parents, les voisins, le maire et monsieur le curé, tout le monde attendait devant le portail dans la rue, faisant une sorte de double haie d’honneur entre les rangs de laquelle Martha dût  se glisser. Mme Terassous sortit de son auto soutenue par son fils Xavier et sa propre sœur. Venaient derrière sa fille et monsieur le maire. La veuve était un peu plus voûtée que la veille mais elle faisait face avec dignité, et elle sortit de son grand sac à main les clés du portail, de grosses clés en fer, forgées à la main, qui n’avaient pas été refaites depuis leur fabrication en 1912. Son fils Xavier était en charge de l’urne embarrassé par son volume et accablé par son poids. Un objet froid qui pourtant le brûlait. Un vase stupide qui représentait une masse insupportable, de loin supérieure à la  réalité.

Martha n’avait jamais travaillé. Du moins au sens officiel de la chose car, du boulot, elle en avait abattu plus que quiconque. Elle avait élevé ses enfants comme c’était de coutume à l’époque. Elle avait toujours été très active, énergique même. Et positive. Elle s’occupait de sa maison et donnait de fréquents coups de main à gauche et à droite, pour un vide-greniers, une kermesse ou une tombola. Cela expliquait sa grande  popularité et l’amitié qui lui était renvoyée. Toujours volontaire pour aider les associations, réaliser des collectes, et participer aux travaux d’entretien lors des journées du patrimoine. C’est grâce à elle que la chapelle avait été restaurée les murs rénovés et la peinture refaite. Jusqu’aux dorures qui paraient la vierge auxquelles elle avait contribué. Plus récemment, les fondations d’un vieux château complètement détruit avaient été débroussaillées, consolidées et sécurisées grâce à son action, pour servir de scène de jeu à un jardin pour enfants. Le jardinage, voilà une passion qui avait été la marotte de Martha, et cette activité avait entretenu sa silhouette. Plus qu’un loisir, ça avait été avant l’heure son art de vivre, sauvegardant de vieilles variétés de pommes ou d’abricots, de courges et de tomates, et comme les anciens pratiquant des traitements inoffensifs tels que les purins d’ortie ou les pulvérisations d ´huiles essentielles, le badigeon à partir de  décoctions faites à la maison.  La gymnastique que cela l’avait obligée à faire et la diététique due aux produits cultivés et consommés avaient été des trésors pour sa santé. Seul accroc, elle avait été une fumeuse invétérée et une dévoreuse de chocolats. Martha était une grande femme longiligne. Elle n’avait pas besoin de talons pour affiner sa silhouette. Elle avait quinze ans de moins que son mari, et dans leur couple, avait longtemps représenté la jeunesse et l’originalité, quand Virgile incarnait la raison et la maturité. Le tailleur-pantalon qu’elle avait choisi lui donnait en ce jour de deuil une modernité anachronique. Surtout par rapport aux femmes de son âge qui, dans ce village, portaient de lourdes robes noires.

La mort de Virgile l’avait atteinte très profondément. Ses épaules n’étaient plus si droites et dans son dos une voûte était apparue. Son visage était ravagé par les pleurs, creusant davantage encore ses petites rides. La douleur qui la tourmentait était informe et pourtant omniprésente. Impalpable et sournoise, elle lui avait fait perdre une partie de la confiance qu’elle avait toujours eue dans la vie. Jusqu’alors, Martha était restée une belle femme dynamique et courageuse qui, par coquetterie, se teignait les cheveux d’une couleur châtain foncé, couleur qui la rajeunissait. Personne ne lui avait vu de petite racine blanche jusqu’à ce jour. Martha était une méridionale, fière et forte. Mais la vie venait de la gifler. Son regard était triste, bien évidemment triste, et sans lumière. Les paupières rougies et humides. Son courage vacillait. Le deuil ne lui allait pas, les gens ne la reconnaissaient pas dans ce tourment. Ils attendaient une réaction dont chacun espérait qu’elle serait rapide.

Martha ouvrit le portail en grand et pénétra dans son jardin. Devant les trois tables, au centre géométrique du jardin qui était grand, il y avait une tortue.

Martha la vit et elle s’avança, sans arrière-pensée. Puis, se baissant, elle la prit dans ses mains. Naturellement, comme si l’animal lui était connu. Tout d’abord, elle crut que c’était une évadée de leur enclos. Mais la bête qu’elle tenait était différente, elle ne reconnut aucune de ses pensionnaires, et manifestement ce n’était pas une Hermann. Soudain, Martha eut une vision et elle entendit de nouveau son mari lui dire :

« Ce que j’aimerais, ce serait de me réincarner en tortue dans une maison comme celle-là. »

Il le lui avait dit et elle entendait sa voix le lui répéter. Elle avait en tête la sonorité, le timbre exact de cette voix familière ; son intonation calme et apaisée. Et, tout à coup, elle s’écria en regardant le chélonien qu’elle tenait de ses deux mains juste devant son visage :

— Virgile ! C’est Virgile !

Mme Terassous avait crié le nom en insistant de façon quasi hystérique sur les deux i. Sa voix stridulait. C’était un hurlement avec de la crainte, un peu ; et du doute aussi, beaucoup. Mais surtout c’était un chant d’excitation et d’espoir.

Les petits yeux étincelants, noirs et brillants sur lesquels l’éclat d’un petit faisceau lumineux donnait un aspect rare et curieux. Les globes ronds et  humides de l’animal fixaient Martha sans ciller, la tortue attentive dodelina de la tête qu’elle avait tendue hors de sa carapace et la commissure des lèvres eut un mouvement que tout observateur de bonne foi aurait qualifié de sourire. C’était léger, discret, mais ce rictus esquissé était à n’en pas douter un signe.

Martha montra aux personnes qui l’entouraient la précieuse découverte posée sur ses paumes ouvertes. Puis elle tendit la carapace à sa fille. Nieves avait beaucoup pris du caractère de son père, elle avait une approche pragmatique et elle observa la tortue sans rien dire. La carapace était moins colorée, plus mouchetée et striée de brun que parcourue de grosses taches noires. En cela très différente de celle de ses Hermann et le plastron beaucoup plus clair, à peine tacheté. Deux petites griffes au niveau des pattes postérieures au niveau du jarret : c’était évident, cette tortue n’était pas d’ici. La queue était longue et dépassait l’écaille caudale, le ventre concave, c’était un mâle. Et ce qui troubla le plus Nieves, c’était la marque blanche apposée sur le rostre, effacée mais visible : VI.

Martha vit cette inscription en même temps que sa fille et la pointant du doigt s’écria :

— Tu vois c’est bien Virgile, c’est écrit dessus ! Un v et un i, c’est lui ! C’est mon Virgiiiile…Et elle reprit la tortue des mains de Nieves, lui gratouillant les écailles pelviennes, puis le cou, zones érogènes de ces reptiles imprégnés de l’amitié des hommes. La tortue était en bonne santé, pesante, dense, ce n’était pas un de ces animaux errants et mal nourris, proche de l’inanition. Non, c’était un beau mâle, déjà âgé, et vigoureux. Martha prit bientôt l’assistance à témoin :

– Regardez, regardez Virgile ! cria-t-elle à la cantonade.

Les voisins étaient atterrés. La famille mit la déclaration sur le coup de l’émotion. Martha prenait les devants :

— Vous allez me prendre pour une folle, mais mon mari me l’avait dit : « Je veux me réincarner en tortue ». Ça ne peut être que lui ! Vous êtes bien témoins que lorsque nous sommes partis à l’église il n’y avait rien dans le jardin.

Elle regardait les visages dubitatifs des invités. Passant de l’un à l’autre sans réussir à provoquer l’adhésion de ses hôtes.

Pour faire diversion, Nieves et Xavier commencèrent à servir les boissons, le vin rouge ou blanc et le muscat bien entendu. Xavier avait, lui, hérité du physique paternel. Il était assez grand et massif, sans avoir pris la capillarité de Virgile : le fils était presque complètement dégarni. Il avait comme son père une science innée de la relation aux autres. Il pouvait dire un mot de sympathie à chacun, poser une question intelligente sur la famille ou sur le devenir des enfants. Il joua donc ce rôle social qui, ce jour-là, lui fut douloureux : le rôle du maître de maison.

Les saillies de Martha avaient troublé les invités. Par petits groupes autour d’un bon verre, on jasait. Il y avait les tenants de la fatigue et de l’émotion. Et ceux qui étaient dubitatifs. Un professeur du lycée commentait à voix basse les extravagances de leur hôtesse, tandis qu’une amie d’enfance suggérait que la transmutation était une notion ancienne que bien des penseurs avaient considérée avec intérêt. Les groupes bruissaient, fermés sur leurs messes basses. Cela dit, le vin était bon. Et les bouteilles généreusement réparties sur les tables. La métempsycose est plus abordable avec un godet bien rempli. Avec le temps, les verres se vidaient et l’incrédulité diminuait. L’alcoolémie sanguine atteignant un niveau confortable, les gens commencèrent à voir l’événement sous un angle nouveau, presque bienveillant. Soudain, un cousin qui avait un peu mieux goûté le vin primeur demanda :

– Fais voir Virgile !

On lui tendit la tortue qui gigotait les pattes en l’air et la tête tendue tout droit hors de sa coquille1.

À partir de là, le taux d’acceptation de l’hypothèse incroyable grimpa en flèche, tant il est vrai que nommer une chose, c’est l’accepter. Il s’agissait simplement d’un cas rare, mais finalement possible de réincarnation.

Xavier, le frère et fils, était policier dans la grande ville, non loin de là. Il doutait. Un mauvais plaisant était-il rentré et avait-il déposé cet animal ? Et puis ce VI pouvait aussi bien être en chiffre romain, un numéro 6, et non comme Martha l’avait postulé d’emblée le v et le i du début de Virgile. La tortue aurait pu fort bien être un individu échappé d’un jardin voisin, où il lui aurait été attribué un numéro, une tortue anonyme, issue d’une cohorte. Quoi qu’il en soit, en ce jour de deuil, il n’était pas question de blesser ou d’humilier Martha qui se tenait tout émue au-dessus de l’animal. Son cri avait déclenché une quinte de toux. Cela faisait plusieurs mois que Mme Terassous manifestait de tels signes. Elle n’avait jamais eu l’idée de consulter pour cela, elle s’y était plus ou moins habituée. Elle se concoctait des tisanes qui la calmaient plus ou moins, et elle faisait avec ses douleurs.

La tortue avait vraiment un comportement particulier. Un animal sauvage apeuré aurait fait le dos rond, rentré sa tête et ses pattes pour se protéger de l’inconnu. Mais celle-ci, ou plutôt celui-ci, semblait familière. Il tendait le cou et regardait à l’entour avec confiance, et il déambulait avec joie, comportement qui, transcrit dans celui des humains, aurait correspondu à ce qu’on aurait pu attendre de Virgile le premier adjoint, directeur d’école et père de deux enfants. Un individu ouvert et sympathique, le portrait craché de Virgile.

Le curé qui avait donné la messe pour le défunt Virgile humain était bien évidemment présent au vin d’honneur. Il fut pris à partie par la famille.

— Padre, pensez-vous que ce soit possible ? Mon mari a-t-il pu revenir sous la forme d’une tortue ?

Le Padre Pitufo était un homme de terrain, de conscience certes mais aussi pragmatique et concret. On l’avait interrogé sur tous les sujets possibles et imaginables et lui-même se questionnait sans arrêt sur le sens des choses. Mais cette question le prit au dépourvu, et le laissa sans voix. Pas plus qu’un autre, il ne voulait contredire Martha en ce jour de funérailles. Et puis l’espoir qui naissait de cette interrogation ne lui semblait ni méchant, ni diabolique. L’Église avait beaucoup parié sur les miracles et il s’était pas mal et de tout temps interrogé sur les mystères de la foi, et sur toutes les aventures « incroyables » des saints. Il répondit donc en soulevant les épaules, et en levant les mains au ciel, la paume tournée vers l’azur, ce qui chez lui signifiait un doute abyssal :

— C’est possible Martha, c’est possible.

Ce faisant, il regarda Nieves dans les yeux, longuement, avec douceur et humanité, puis son attention se porta sur Xavier.

Vers 16 heures, au moment de se séparer, les convives évoquaient le disparu à proportion de sa réincarnation, et le prénom de Virgile habitait désormais une boîte cornée mue par quatre pattes rétractables et une tête escamotable.

Cache-à-l’eau,et-autre-fish

Il semblerait que les Poissons aient reçu un déluge et qu’ils ruisselassent!

il apparait également qu’ils se soient mis facessieusement aux raie-bus…

Le-manifeste-des-poissons

  • Voici le manifeste des poissons ouvertement en rupture de ban.

  • Peut-être moins révolutionnaire que le manifeste du Parti communiste qui renversa les Sars. Mais c’était en d autres Lieus.
  • Des revendications qui montrent un nihilisme tribal exprimé sur un thon véhément.
  • Il fallait le craindre voilà l’escalade verbale qu’aucun groupe n’avait osée depuis des décennies.
  • selon des milieux bien informés, ce serait un avertissement au Président Maquereau