Serial-Coureur

Chapitre I

 

La Réunion 15 octobre 2014
La Diagonale des Fous

 

Avec ses babillages incessants, elle lui prenait la tête. Elle l’assommait et il n’en pouvait plus de cette course insensée. De cette vaine poursuite, dans la foulée de cet être insignifiant, grotesque cavale d’orgueil, inaccessible. 20 bornes qu’elle le soûlait. Dans ces ravines de l’île de la Réunion, elle et lui, ils couraient depuis le petit jour. Ils avaient gravi La Fournaise, franchi la Plaine des Sables… Le dénivelé était pénible. Familier des courses de plus de 100 kilomètres, la distance ne lui faisait pas peur. Pas plus que ces ascensions, si raides. Il s’était entraîné dans des cages d’escalier d’immeubles de la région parisienne, les dernières semaines. Pas moins de douze étages, gravis à un rythme d’enfer. Mais cette préparation de forçat n’avait pas été suffisante. Pour parvenir au terme de ces 160 kilomètres, avec les 10 000 mètres de dénivelé positif à se farcir, pour cette traversée de l’île, 1 200 mètres d’un seul trait, c’était beaucoup pour lui. Surtout dans ce brouillard sonore fait d’anecdotes idiotes, de descriptions insipides, de commérages et poncifs de tout genre dont il n’avait absolument rien à foutre, mais rien…Insupportable! Et puis sa voix, sa voix, bordel ! Chuintante, acidulée, haut perchée, infantile et stupide… Sa voix lui vrillait les tympans. Il fallait que ça s’arrête: assez!.

La toile initiale

La toile initiale

Minuit. Ils avaient conclu une sorte de « gentleman agreement ». Ils avaient décidé de s’associer, de mettre en commun leurs forces, pour progresser en binôme, dans la nuit. À Cilaos, à peu près à la moitié de la course, déjà, psychologiquement il se sentait cramé. Elle, elle affichait un mental d’acier inoxydable. Au ravitaillement, elle lui avait confié qu’elle en était à sa cinquième Diagonale des Fous, cette grande traversée de l’île de La Réunion. Ils avaient le même rythme, ils pourraient s’entraider. La nuit allait tomber. Elle portait une « frontale » de spéléo, très puissante. Au cœur des ténèbres, la lumière dissipe la peur. Libéré du stress, on économise de l’énergie. C’est le mental qui fait la force dans l’ultra-fond, c’est en puisant dans les ressources ultimes de son psychisme que le coureur trouve le carburant permettant de résister aux tentations de l’abandon. Ils pourraient courir de pair, le temps passerait plus vite, deux phares valent mieux qu’un.
Les organisateurs l’avaient écrit et conseillé : « évitez de progresser seul dans le noir, formez des wagons. » Le leur était petit, tout petit, à peine un wagonnet. Dans un insupportable tortillard de mots, tout au long du chemin boueux qui contourne le Piton des Neiges, elle n’avait pas cessé de jacter. « Tu causes, tu causes », se disait-il. Dans ce nuage verbal, épousant les bancs de brume des contreforts, elle ne lui avait concédé que de rares moments de silence, pour reprendre son souffle. Elle ne semblait se résoudre à se taire, ou presque, que quand la pente battait des records de pourcentage. A côté de ça, elle assurait. Elle avait un cœur de folie, sûr!… Une éjection systolique à faire craquer un quatre temps de Harley Davidson… Au sommet, dans le bonheur d’une éclaircie, leurs yeux s’étaient posés sur l’océan Indien, au loin, au niveau du lagon baignant Saint-Gilles. Une trouée dans les bois de fer, branles verts et autres calumets, fougères et cafés Bourbon. Puis les nuages, couvercle hermétique vers la nuit, et le thermomètre qui perd 10 degrés. Le noir et la peur. Enfantine, irrationnelle.
La course avait démarré à 2 heures du matin. Ils trottinaient depuis dix-sept heures. L’hypoglycémie commençait à l’affaiblir, le rendant soudain vulnérable. Le parcours amorçait une descente, en douceur, elle lui parlait de son travail, de ses enfants qui venaient de trouver un job en métropole. Elle était de Lyon.
– « Enfin une petite ville à côté de Lyon, Châlons… Non pas une petite ville: quand même 30 000 habitants, c’est pas rien… Tu vois, l’avantage c’est les distances. Par rapport à mes gamins, à Paris, qui perdent une heure matin et soir… Remarque, mon nouveau copain, lui, il a tout le temps du transport, c’est son métier ah ah… Représentant en matériel médical, qu’il est… »
Oui, son nouvel ami, elle venait de divorcer pour se remettre en couple, son ex était infirmier mais ça n’allait pas, alors… Alors.
« ASSEZ », pensait-il depuis une demi-heure. « ASSEZ, STOP !», il fallait qu’elle arrête, qu’elle se taise. Il n’arrivait pas à se concentrer sur son souffle, sur ses mouvements, sur ses douleurs. Sa « frontale » éclairait mal. La luminosité intermédiaire le gênait. Entre chien et loup, on n’y voyait pas grand chose. Les forces lui manquaient depuis le sommet. Sa foulée, d’habitude économe, devenait trop rasante. Ses godasses commençaient à frôler dangereusement les racines, il allait trébucher, peut-être tomber. Les guêtres légères avaient accumulé les grains de poussière des roches noires du volcan, dans le cratère. Au matin, il avait traversé la Plaine des Sables dans un rêve, bourré d’endorphines, dopé à l’enthousiasme dans la magie de ce jour naissant. Lumière orange aux reflets rouges, ombres noires et pourpres des coulées de lave éteintes, érodées par les siècles. Depuis, c’était l’enfer. Sur les bords du sentier, des formes menaçaient. Il accommodait mal, ses réflexes diminués le laissaient démunis devant des silhouettes informes, insecte ou chauve-souris? Il hésitait. La laisser partir en avant ? Il serait seul dans le noir. Il se retourna. Aucune lumière derrière eux. Personne pour leur donner la chasse. Attendre un autre groupe ? Il risquait de tomber sur des gonzes de la même espèce. Devant eux, un écart stable les séparait toujours d’ un petit groupe de trois ou quartes lucioles. Tenir le rythme, lui dire de la fermer ? Impoli. Il ne le sentait pas, il rongeait son frein. Une douleur au genou qui allait et venait…Des irritations sous les bras, au cul… L’humidité due à la transpiration et les frottements inavouables dans les plis intimes, autour du périnée, des fessiers. Les cloques sous la voûte plantaire. Les ampoules, il y était habitué, matelas qui éclatait à chaque course, à chaque longue distance affrontée. Tant qu’il laissait la chaussette bien en place, il n’en souffrait pas.
Et l’autre qui continuait à pérorer. Une petite montée dans laquelle il se trouva en difficulté puis un plat sur lequel elle ralentit.
– « Tu comprends, mon gamin, j’ai vraiment eu du mal à l’avoir, j’ai été une mère tardive… »
Comment en étaient-ils arrivés à parler de procréation. Lui que ces sujets rebutaient particulièrement.
– « La difficulté pour moi, ça n’a pas été la fécondation in vitro, non, pour moi le pire… »
Il ne voulait absolument rien savoir du pire. Qui pourtant arrivait :
– « Non, le pire ça a été l’accouchement, à la naissance j’ai eu des déchirures incroyables qui m’ont laissé des séquelles. »
Allait-elle lui décrire les lésions ? Il se taisait, incapable de comprendre pourquoi il attirait toujours les confidences les plus intimes. Ce n’était pas la première fois. Étaient-ce son maintien et sa réserve qui paraissaient bienveillants ?
– « Tu comprends, ça a provoqué des lésions des sphincters, alors il me reste des fuites urinaires et lors des grandes courses c’est très pénible et douloureux. Ça crée des brûlures. »
Ils ne se connaissaient pas deux heures auparavant et déjà, il savait tout, et le reste. Tous ses petits secrets dégoulinaient, féminité livrée, sans pudeur et sans gêne, sans retenue aucune. Il choisit de la laisser prendre un peu d’avance. Quelques mètres. Il voulait se concentrer sur lui-même, sur son épreuve. Il était habitué à s’entraîner avec des types meilleurs que lui: manquant de souffle, il les laissait parler, ne répondait jamais. Parfois un mugissement si on lui demandait, en plein effort, un avis sur la politique ou sur un film – avis qu’il était incapable de donner. En course, il se foutait de tout, et du reste aussi. Bientôt, il la rejoignit, ils entraient dans une gorge, bordée d’un abîme où coulait une rivière. Des randonneurs venaient y faire du canyoning, en journée. La falaise à main droite. Il s’était calé sur le côté droit du sentier. Il avait peur du vide. Vertige aggravé par l’usure, la fatigue de la course. Elle parlait et parlait encore, intarissable, incontinente…Ses entraînements à Chalon-sur-Saône… il n’écoutait pas. Elle était plutôt grande, un bon mètre soixante-dix-huit, lui faisait 4 ou 5 centimètres de moins. Comme tous les coureurs elle était mince, mais pas nerveuse. Une grande fille blonde dégingandée, tignasse serrée dans un bandeau vulgaire. Son odeur corporelle était forte, des relents de déodorant sur fond de transpiration aigre. Il l’aurait probablement trouvée jolie en d’autres lieux. C’est sa détermination qui l’avait impressionné quand ils s’étaient rencontrés au « ravito». Séduit ? Probablement un peu. Il lui avait emboîté le pas. Elle était une guerrière, une vaillante.
Quelque part au milieu de la nuit, il avait perdu toute notion du temps. Ils avaient passé le col du Taïbit, et le Grand Bénare. Ils cheminaient vers Marla et la Rivière des Galets dans le cirque de Mafate. Il était las et inquiet. Le vide. Il se sentait appelé par le néant, il rasait le mur de la paroi, frôlant de sa main droite le rocher rassurant renvoya la lumière de sa « frontale » ; elle causait toujours. « Mais putain qu’elle se taise ! Qu’elle ferme sa grande gueule ». Comme il n’en pouvait plus, il la poussa. Simplement, et soudainement. Comme ça. Sans signe précurseur, sans avertissement préalable. Il ne savait pas même exactement pourquoi il avait fait ça. Il avait pris 3 mètres d’élan et tandis qu’elle parlait, au bord du précipice, il s’était rué sur elle. Prenant appui sur son sac à dos il l’avait jetée dans le vide, évidement. L’action avait duré trois ou quatre secondes à peine. Urgence imprévisible. Il fallait la faire taire. A tout prix. Elle avait crié un peu, dans sa chute. Sans déranger personne. Un bruit mat, un choc et quelque chose qui roule et s’écrase 70 mètres plus bas, dans le grondement du torrent impétueux. Il ne sut que bien plus tard qu’elle était morte sur le coup. Les autorités émirent l’hypothèse d’une chute due à la fatigue. C’est bien pour éviter ce genre de pépin qu’on encourageait les coureurs à progresser au moins en binôme. On crut qu’elle était seule au moment de « l’accident ». Son corps ne fut découvert qu’après que la course avait été fermée. Elle avait pointé à Cilaos sans apparaître au « check point » de Mafate. La portion du parcours fut ratissée. On finit par penser à ce ravin. Des sauveteurs y descendirent en rappel. Elle gisait au pied de la falaise, à 3 mètres du cours d’eau.

Il avait une conscience aiguë et très précise de son crime. Mais il lui semblait que ses actions étaient celles d’un autre, le souvenir de son geste ne rôdait qu’ à la périphérie de son subconscient. À la surface de son être. Et ce, depuis le premier instant. Il le garda dans les confins de son intelligence, flottant quelque part autour de son cerveau. Il n’était pas un mauvais bougre, juste un type un peu réservé. C’est peut-être l’effort inouï qui avait aboli son humanité. Il n’avait jamais été violent. Irascible probablement: mais, bien éduqué, il avait toujours maîtrisé ses pulsions.
Cette nuit-là, il continua son chemin comme si rien ne s’était passé. Se retourna une fois ou deux sans voir aucun suiveur. Il ralentit et se concentra sur sa respiration. Quelques minutes après ce geste dément, il avait déjà oublié son meurtre. Il voulait se nourrir de l’air, se remplir de la brise nocturne. Il prit une barre aux céréales engluées dans du miel qu’il ne parvint que difficilement à insaliver, puis but un peu d’une boisson énergétique qui le dégoûta. Il ne devait pas flancher. S’hydrater peu et souvent. Il était en acidose depuis un moment. Les nutriments ne passaient plus de son estomac vers le sang, il se sentait en hypoglycémie. Trouver en lui-même du carburant, se re-motiver, avancer, un pas après l’autre toujours en avant. Il devait s’éloigner de cette scène. Ce fut une motivation supplémentaire pour avancer, toujours et encore avancer. Il courait depuis vingt heures quand il déboula à Salazie. Il était minuit, il avait suivi son tableau de marche. Il se comportait comme un autiste. Centré sur un geste mécanique d’une régularité inaltérable. Névrosé au plus haut point. Il sur-joua la fatigue à ce ravitaillement et en profita pour se faire masser. Il se remettait de ses soins quand sa compagne le rejoignit. Il restait 40 kilomètres et ils avaient prévu de les faire ensemble. Mais elle ne le sentait plus. La nuit était inquiétante, sans lune, seules les « frontales » éclairaient la montagne. Elle parcourut à ses côtés 2 kilomètres en redémarrant de ce gros point de secours et de ravitaillement. Mais quand les dernières maisons eurent disparu et comme ils allaient être mangés par les ténèbres, elle renonça. Elle le rejoindrait sur la ligne d’arrivée. Quelques encouragements et une embrassade et il fut seul. Un peu après 1 heure du matin. Il savait qu’il aurait du mal sur ce dernier tiers de la course. Il repartit perclus de douleurs. Le massage, mal fait, ne lui avait procuré aucun bien-être. Mais il était encore dans ses temps de passages. L’ascension de Roche Écrite fut un calvaire. La falaise creusée de marches hautes de 30 à 50 centimètres le dépouilla de ses dernières ressources. Les quadriceps brûlants, tendus et tétanisés par les crampes, il vomit au milieu de la montée. Sa respiration devenait courte. Les intercostaux à vif, il ne pouvait plus respirer à fond sans risquer de douloureuses contractures de ces putains de petits muscles dont il n’avait jamais eu à connaître l’existence. Un type était mort à cet endroit l’année précédente. Épuisé, le coureur était tombé à la renverse 10 mètres plus bas, sans raison, dans ce cas, et s’était rompu les cervicales. Même ses masséters lui posaient problème. Ses joues se tétanisaient quand il voulait aspirer l’eau de son « camelbak ». Boire devenait douloureux. Il se répétait les encouragements de son amie, mais il n’était qu’une loque. Au sommet, il but une soupe salée, des nouilles qu’il garda sans les rendre. Il restait 20 bornes. Une descente plutôt régulière : la roche volcanique empêchait les pas de glisser et bloquait le soulier. Les doigts de pied venaient heurter le bout de la chaussure, formant des hématomes sous les ongles qui s’arrachaient un à un. Du sang plein les chaussettes.

Une réflexion sur “Serial-Coureur

  1. Ces 2 pages transpirent le vécu.
    De l hédoniste de l endorphine en troupeau à la quette du silence du marcheur , il n y a qu une foulée . J ai pratiqué les 2….ET. En effet  » il faut la faire taire » ….
    Le souffle de Miles Davis (In a Silent Way entre autres) face au Mustang (Népal) , les tempêtes de la symphonie Pastorale au milieu de la douce musique des grains de sable de Tagréra ( Tassili du Hoggar) ….Ces moments intenses , seul , sont plus riches que les bavardages du bivouac ….
    Je vais aller acheter le livre pour le poursuivre….. en silence
    Eh pi elle avait qu’ à fermer sa gueule ….

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