La-Tourette-(un-monde-si-terne-)

La Tourette

Un petit mètre soixante-dix surmonté d’un bob. Tous les jours, le matin à 10 heures, il prenait sa canne en micocoulier sur laquelle il avait monté une petite sonnette de bicyclette et, l’air volontaire, il traversait le village en sonnant les importuns qui gêneraient sa déambulation : il était pressé. Un mètre soixante-dix d’énergie et de détermination.

Qu’il pleuve ou qu’il vente ; par moins deux ou sous une canicule accablante, il cheminait. Parfois – quelques concessions liées aux intempéries –, il portait un polo ou un K-way, il troquait la canne pour un parapluie, monté tout de même d’une sonnette mais à 10 heures il partait. Il était réglé comme un coucou suisse. Après la traversée du village, pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis, il resserrait ses lacets, méticuleusement. Ce rituel lui prenait un quart d’heure, mais il n’était plus pressé depuis longtemps, aucune famille ne l’attendait et il avait rangé le travail dans un repli de ses vieux souvenirs.

Il portait un bouc taillé en pointe et l’exercice quotidien, six kilomètres avec un petit dénivelé de trois cents mètres, avait creusé ses traits. Deux rides jugales marquaient son visage et ses sourcils broussailleux froncés indiquaient une colère permanente. Et, au milieu de ce visage anguleux, ses yeux bleus translucides hagards se perdaient dans les réalités du monde. Il marmonnait. Les passants remarquaient ce piéton volontaire dont le verbiage incompréhensible était clairsemé d’insanités : « bla-bla-bla boulette, bachibouzouk » ponctué d’un « enculé » puis quelques pas plus loin on percevait un « saloperie de bordel à boulgour saucissonné » d’où émergeait soudain un « trou du cul » « si c’est comme ça, qu’ils aillent se faire sodomiser » « merde alors » puis un autre passant attrapait au vol un « Sa mère la pute ». C’était inamovible, millimétré, le mètre soixante-dix prenait, jour après jour, le chemin derrière le casino, celui qui menait à la citerne sur laquelle un tagueur rigolard avait peint un énorme « enculé de saloperie de merde de poisson rouge ». Tout le monde au village connaissait ce promeneur étrange et névrosé atteint du syndrome de La Tourette. Son itinéraire était bien connu et apprécié d’autres marcheurs qui avaient appris à saluer l’homme et c’est ainsi que, souvent, un dialogue merveilleux s’instaurait dans les collines :

– Enculé de chiure d’oiseau d’proie il va pleuvoir bordel à cul, ça va encore niquer sa mère la pute !

Ce à quoi le promeneur répondait courtoisement :

– Eh oui, bonjour monsieur Duval, effectivement l’orage risque de gronder…

– Putain de refroidissement de sa race qui bouffe des bites dans les nuages.

– C’est cela, monsieur Duval, on a bien fait de prendre le coupe-vent, car cela fraîchit.

Les deux interlocuteurs se connaissaient bien pour s’être croisés si souvent. L’un comme l’autre avaient l’amour de ce pays, des senteurs enivrantes et des couleurs contrastées. Ils étaient en extase devant le paysage ou devant un coucher de soleil là-bas sur l’épaule droite du Canigou. Simplement, ils l’exprimaient différemment :

– Enculé de putain de rayon de soleil avec sa connasse rougeaude qui bouffe le cul de son cousin.

– Oui c’est vrai, c’est un coucher de soleil somptueux.

Et chacun allait son chemin.

Le bonhomme avait sa petite notoriété dans le village, et c’était heureux qu’il fût ainsi protégé des inconnus qui n’auraient pas forcément apprécié son verbiage, comme Mme Maillemi, la nouvelle boulangère du bourg, qui n’avait pas compris cet individu qui était entré dans son échoppe en disant :

– Saloperie de mes deux miches de bordel de merde, une baguette de merde, la bite de mon cousin.

Offusquée, elle avait contourné son comptoir pour gifler le malotru. Lequel avait fait une rapide retraite la joue en feu et était sorti de la boutique en pleurant comme un gamin. Cela avait été un spectacle bien triste.

Mais Duval était surtout connu pour son morceau de bravoure : arrivé en haut de la montagne, il grimpait à l’échelle de la citerne que les pompiers avaient installée quelques années auparavant là-haut. Il prenait pied sur le couvercle du réservoir deux mètres au-dessus du sol et s’écriait à qui voulait l’entendre :

– Soldats, espèce d’enculés de sa race du haut de ces putains de saloperies de merde de pyramides à la con quarante siècles foutre dieu vous contemplent alors morbleu de camembert d’outre-tombe me faites pas chier bordel à cul !

Puis, se réhaussant légèrement, il dressait fièrement son mètre soixante-dix scoliotique pour flirter avec le mètre soixante-douze, il balayait l’auditoire fictif de ces yeux bleus et vides, cintrait sa taille et donnait du menton, puis il redescendait l’échelle comme un empereur tout en bougonnant.