Le-Père-Mathieu-(Un monde si terne)

À l’époque, on ne l’appelait pas encore le père Mathieu. Lorsque, en 1988, les autorités avaient voulu implanter cette citerne au-dessus du village, c’est Mat qui avait organisé le mouvement de rébellion. Cet objet ovale tout moche, personne n’en voulait. Alors un comité contre la citerne était né. Il le présidait, assisté discrètement de Justine, sa fiancée, son amante. Ils avaient appelé à la manifestation, à la lutte impitoyable contre le monstre. Pétitionné. Tracté, graffé même, mais rien n’y fit. Ils avaient gardé de bons souvenirs de leurs jeunes années, couple débutant dans lequel l’un guettait tandis que l’autre taguait une obscénité qui était censée aider la lutte. Quelques semaines plus tard, Mat avait perdu les élections, et les partisans de la lutte institutionnelle contre les incendies avaient gagné la dispute. On aurait une citerne au-dessus du village. Une cuve moche et verdâtre de plus de douze mètres cubes avait donc vu le jour dans le paysage. Mat ou Mathieu était l’instituteur du bled, il connaissait tout le monde. Il bossait en collaboration avec Justine avec laquelle il partageait tout et plus encore. Les voyages estivaux qui les menèrent dans la cordillère des Andes à suivre le chemin de l’Inca aux îles de l’océan Indien en passant par tous les musées européens. Mathieu était aussi, à l’époque, le directeur de l’école et le chef d’orchestre de la banda du village et pourtant il avait échoué, et au premier tour des élections en plus ! Va comprendre.

Mathieu entendait bien la nécessité de protéger la forêt contre les incendies, mais il aurait préféré une réserve d’eau bétonnée. Moins massive, moins visible, une réserve dans laquelle les oiseaux s’abreuveraient, où les salamandres se reproduiraient. Mais il n’était pas passé. Il avait donc fait autre chose et, sur les conseils de Justine, il avait monté un festival de théâtre et une troupe. Ils étaient très occupés et riches de leurs rencontres. Mathieu était passé à autre chose.

Par pure provocation, la mairie avait installé la citerne au sommet de la colline et, quelques mètres plus bas, un banc ; les deux implantations étaient logiques. L’eau pouvait être déversée par-dessus un feu rampant qui gagnerait sournoisement la montagne et le banc était là pour offrir au passant une halte sympathique, un moment de calme face au panorama qui s’ouvrait sur la plaine du Tech. C’étaient deux bonnes idées et, en toute mauvaise foi, cela agaçait Mathieu.

Dans ce temps-là Mat courait et il se maintenait en forme sur un circuit d’une dizaine de bornes qui passait devant le banc puis montait jusqu’à la citerne pour retomber sur le village. C’était un rituel revigorant qu’il pratiquait deux à trois fois par semaine. Très souvent Justine l’accompagnait ; parfois elle prenait un vélo, le chemin était assez large et entretenu pour sa bicyclette. Il aimait aussi changer d’itinéraire mais toujours il revenait à cette piste, abritée de la tramontane, qui donnait le flanc au soleil couchant brûlant de ses rouges feux.

Mathieu n’avait pas tardé à oublier ces enfantillages : cette antique lutte contre la citerne, et il s’était habitué au pachyderme métallique qu’il ne voyait plus aussi défavorablement. La vie avait passé. Riche, intense, avec sa compagne.

Arrivé à la soixantaine, à soixante-deux ans plus exactement, comme il venait de prendre sa retraite, Justine fut prise d’un mal inconnu qui l’emporta en quelques mois. L’hôpital n’y trouva aucune explication et laissa Mathieu dans des douleurs et des doutes vertigineux. Il se renferma, démissionna de toutes ses fonctions associatives et se recroquevilla. C’est ainsi qu’il devint ce père Mathieu, taiseux et noueux, qui chaque jour laissait le cimetière à sa droite pour emprunter la piste de la colline. Il cheminait une demi-heure durant et s’installait sur le banc un quart d’heure, observant la plaine à ses pieds, puis il montait à la citerne. Alors, satisfait, il rentrait. Seul, toujours seul. Aux autres promeneurs, il donnait un bonjour timide et jamais ne s’ouvrait à la discussion. Fût-elle purement polie ou météorologique. Le père Mathieu n’était pas un causeur. Il était devenu un élément du décor. On le croisait comme on surprenait un chevreuil au détour d’un sentier. Puis on ne le rencontra plus car lui aussi avait été occupé à quelque maladie sournoise.

Un matin d’un mois de mai, les pompiers qui avaient eu pour mission de remplir les citernes s’arrêtèrent au sommet de la côte. Ils abouchèrent leur gros tuyau à la vanne de la cuve et furent surpris de ne pouvoir injecter qu’un mètre cube d’eau dans ce réservoir qui en contenait douze. L’eau refluait, comme si la citerne était bouchée. Alors le brigadier Taillefer mit la tête dans l’écoutille de la citerne. Le fût était rempli de bouteilles de plastique usagées, de toutes les tailles, qui allaient de 250 ml à 2 litres, anciennes bouteilles de Coca, de Fanta ou des bouteilles d’eau, mais toutes étaient transparentes et sans couleur, et toutes contenaient une feuille de papier roulée. Chaque bouchon avait été fermement vissé et les papiers étaient tous en bon état. Taillefer attrapa quelques bouteilles, les ouvrit avec quelque difficulté, en les secouant, saisit une de ces feuilles qu’il déroula. Le pompier ne comprit pas vraiment ce qu’il avait sous les yeux. Alors il fit un échantillon de soixante bouteilles. Il apparut à leur lecture que c’était finalement des lettres. Des lettres d’amour qui toutes étaient adressées à « Justine ma douce, ma mie, mon amour ».

C’était une petite partie des six cent quarante-sept lettres que le père Mathieu avait écrites et, semaine après semaine, mois après mois, portées jusqu’à cette citerne. Il s’asseyait sur le banc, guettant une rencontre pour l’éviter. Et une fois qu’il était certain d’être seul, il grimpait à la petite échelle, soulevait le couvercle de la grosse citerne et glissait la bouteille qu’il avait jusque-là tenue dissimulée dans le pli de son veston. Dans un rituel aussi superbe qu’absurde et désespéré.